Titre: Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

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Analyse

Pedro Almodovar n’est pas une femme comme les autres

"Son cosas de mujeres" : "ce sont des choses de femmes" répond Raimunda – Penelope Cruz – à un voisin débarqué à un moment fâcheux et qui lui fait remarquer qu’elle a une tâche de sang sur l’épaule. Le fâcheux ne sera d’ailleurs pas invité à passer le seuil de la porte car pour la tribu de femmes mises en scènes dans le dernier film de Pedro Almodovar, Volver, le mâle est un intrus qui ne saurait participer à des affaires et à des relations bien trop subtiles et complexes pour être comprises par des non initiés aux mystères de la féminité.

Par Charles Le Strat

D’ailleurs, dans le petit village de la Mancha d’où viennent nos protagonistes, les femmes vivent plus longtemps que les hommes; preuve d’une meilleure capacité d’adaptation, incontestablement, mais également raison d’une plus grande sagesse développée au cours des générations et transmise de mère en fille.

En castillan, "Volver" veut dire revenir. Est-ce un hasard si, avec ce film, le chantre d’une culture espagnole et baroque revient à ses racines non sans évoquer, pour notre plus grand bonheur, l’ambiance des "Femmes au Bord de la Crise de Nerfs" et autres "Fleurs de mon secret"?

Probablement pas car c’est un film de retours multiples et variés. Retour de Raimunda au village pour nettoyer les tombes familiales avec sa sœur Sole (Lola Dueñas) et sa fille Paula (Yohana Cobo). Retour d’une mère disparue, spectre du passé ou improbable fugitive, qui, sous les traits de Carmen Maura, est l’objet de sentiments filiaux les plus contradictoires. Retour à la solitude pour la belle Penelope qui se charge de se débarrasser du corps d’un mari qui a réveillé trop de blessures en tentant d’abuser de Paula, sa propre fille.

Enfin, retour sur soi, à travers une recherche chère à Pedro Almodovar dans les méandres de la généalogie et de notre passé inconscient ou, mieux, refoulé.

Difficile d’en dire plus sur le pitch sans dévoiler les ficelles de ce qui restera incontestablement comme un chef-d’œuvre dans la filmographie du maître qui nous prouve, une fois encore, à imaginer que nous ayons encore besoin de preuve, qu’il reste un expert en matière de féminité dirigeant brillamment une brochures d’actrices en mettant en lumière la beauté et la puissance ibérique de chacune d’elles sans qu’elles ne s’éclipsent les unes les autres. Voilà pour le matricule du réalisateur.

Mais plus encore qu’un metteur en scène, il est resté et devenu depuis un quart de siècle cet empêcheur de penser en rond que nous aimons aussi parce qu’il met le doigt là où ça fait mal: relations mères-filles douloureuses, ressemblances familiales troublantes, adolescence violée, pensées incestueuses et monde des hommes exclu certes, mais tout de même fermé et hostile à des femmes méditerranéennes dominées quand bien même rebelles.

Des questions qu’un conservateur occidental du 21ème siècle serait audacieux de croire totalement novatrices et inexplorées car elles sont inhérentes au monde méditerranéen depuis quelques trois millénaires et demi. Effectivement Almodovar exploite un filon ouvert dès l'Antiquité à travers une mythologie grecque férue de ces relations féminines explosives. La fascination mêlée de rejet, l'amour et l'animosité, en un mot la passion qui unit la mère à sa fille ne serait certainement pas reniée par un Euripide qui avait mis en vers le conflit opposant Clytemnestre à sa fille Electre (histoire qui, comme on le sait, sera largement exploitée par Sigmund Freud) et extraordinairement adaptée pour le cinéma par Kakoyanis.

Un monde de femmes aussi dures que sensibles, bien loin de la blonde insipide à laquelle nous a habitué un autre cinéma qui voudrait faire croire que féminité est synonyme de minauderies et d’hystérie devant les vitrines de la 5ème avenue. Heureusement, il existe des artistes qui savent encore que les héroïnes des pièces classiques, que les femmes homicides du siècle d'or, personnages de Corneille, de Shakespeare et autres Calderon de la Barca ne relèvent pas que de la fiction, et qu'avoir le sex-appeal de Penelope Cruz n'interdit pas d'éponger le sang de son amant mort (pour la bonne cause!) à grands coups de balai espagnol et de sang froid.

Mais pour revenir et pour terminer avec la richesse de la femme méditerranéenne sublimée par la caméra d’Almodovar, il faut invoquer Lorca qui, mieux que tout autre a su mettre en scène la douleur et la passion d’une mère et de ses filles dans un huis clos dont les hommes sont absolument exclus et qu’aucun critique français n’a eu, pour le moment, l’idée de relire à la sortie de ce film. Il s’agit de la Maison de Bernarda Alba dont les querelles meurtrières, les deuils, le cadre rural et la quête de liberté rappellent – mais est-ce vraiment un hasard? – sur bien des points, Volver.

On peut se demander si derrière ce monde des femmes il n’y a pas, comme chez Lorca, une interrogation plus profonde sur la nécessaire émancipation d’une tradition étouffante et pourtant constitutive, sur l’inévitable retour aux origines pour se construire en sortant de la spirale de l’éternel recommencement, on pense entre autres à l’inceste.

Enfin, il y a cette exclusion des hommes et de leur violence inquiétante que l’on peut ressentir en tant que femme mais aussi en tant qu’homosexuel, il y a ce monde que l’on recrée, cette famille que l’on reconstitue mais en la choisissant plutôt qu’en la subissant.

Derrière ces histoires méditerranéennes, séduisantes et sans merci, tragiques mais burlesques, comiques malgré les meurtrissures, on trouve les multiples facettes d’un Pedro Almodovar qui n’est décidément pas une femme comme les autres.

Juin 2006


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Pedro Almodovar n’est pas une femme comme les autres

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