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AnalyseAung San Suu Kyi ou la démocratie "fragile"Le combat d'Aung San Suu Kyi et comment il est traité par les médias Régulièrement condamnée par la communauté internationale, la Birmanie est un pays où les violations des droits humains sont systématiques et généralisées. Depuis 1962, le pays subit le joug d’une dictature initiée par Ne Win, qui fut à la tête d’une junte militaire jusqu’en 1988. Cette année-là, un soulèvement populaire de grande ampleur fut réprimé dans le sang. Aung San Suu Kyi, fille d’Aung San -le «ère de l’indépendance» du pays- s’engagea clairement contre la dictature -qui se maintenait au pouvoir- en créant un parti d'opposition. Régulièrement assignée à résidence depuis lors, son combat pacifique pour la démocratie en Birmanie lui a valu un soutien massif et inépuisable de la population ainsi que le prix Nobel de la paix en 1991. Par Sarah Astier Dans un pays où la politique est une activité majoritairement masculine, cette femme intelligente et déterminée est un espoir pour les birmanes. Cela dit, Aung San Suu Kyi n'est pas à l'abri des barrières sexistes. En reprenant la thèse de Lisa Brooten, cet article explore également les représentations médiatiques de Suu Kyi à travers la presse américaine : victimisée et sous-estimée dans son potentiel de leader politique, Suu Kyi personnifierait une démocratie birmane féminine -fragile et inexpérimentée, dépendante de soutiens extérieurs, et de l'intervention, politique ou militaire, de la démocratie américaine -puissante et capable- masculine. Sur les pas de son pèreL'enfance de Suu Kyi est marquée par l'assassinat de son père et héros de l'indépendance, le Bogyoke Aung San, le 19 juillet 1947. Agée de 2 ans à cette époque, elle sera élevée dans son culte, sans vraiment l'avoir connu. Sa mère, Daw Khin Kyi, remplace son mari au Parlement, pendant que la petite Suu Kyi reçoit une éducation très élitiste, chrétienne et bouddhiste à la fois, à Rangoun. Elle poursuit ensuite ses études supérieures à Oxford et obtient en 1964 son diplôme en philosophie, économie et sciences politiques. Bien qu'éloignée de son pays natal, Suu Kyi se sent profondément birmane : à Londres, elle continue de porter le longgyi et suit avec rigueur les préceptes bouddhistes. Après son passage à Oxford, Suu Kyi poursuit sa formation internationale en travaillant comme secrétaire assistante du comité des questions administratives et budgétaires des Nations Unies. Par la suite, elle se marie avec un anglais, Micheal Aris, avec lequel elle aura deux fils, Alexander en 1973 et Kim en 1979. Dans les années 80, Suu Kyi se lance dans des travaux de recherche, qui peuvent être considérés comme un véritable voyage initiatique, sur les pas de son père. Ces recherches effectuées, elle rédige plusieurs livres, décortiquant avec précision la politique de son père et la décolonisation de son pays. Retour en BirmanieEn 1988, lorsqu'elle se rend en Birmanie auprès de sa mère victime d'une attaque, la colère gronde contre le régime. Ne Win est forcé d'abdiquer le 25 juillet. Le 8 Août, l'armée tire sur la foule de manifestants, faisant entre 5 000 et 10 000 morts. Ne pouvant rester indifférente à la situation politique de son pays, Aung San Suu Kyi s'engage au sein du mouvement populaire qui s'est mis en place. Le 26 Août, son célèbre discours à la pagode Shwedaggon à Rangoon rassemble près de 500 000 personnes. Suu Kyi reprend le programme de son père, en insistant notamment sur le rôle de l'armée, qui doit être au service du peuple et non le contraire. Elle souligne l'importance d'une Birmanie unie dans la diversité, et du respect des ethnies selon leurs spécificités. Malgré ce discours à la Shwedaggon, la junte militaire prolonge sa mainmise sur le pays par un coup d'Etat le 18 septembre 1988. Ensuite, Aung San Suu Kyi participe à la création d'un parti politique, la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD), afin de se présenter aux élections multipartites promises par les généraux au pouvoir. Suu Kyi commence une campagne à travers tout le pays. Le 2 janvier 1989, jour des funérailles de sa mère, la population reste en deuil, malgré les intimidations des soldats. A l'évidence, Suu Kyi bénéficie d'un soutien incontestable, qui lui vaut d'être harcelée en permanence par le régime. Le 20 juillet 1989, elle est placée en résidence surveillée, sous prétexte de troubler l'ordre d'Etat. Malgré son arrestation, l'influence de Suu Kuy ne faiblit pas : le 27 mai 1990, jour des élections, la NLD remporte 82% des sièges. Pourtant le lendemain, le chef des services secrets annonce que le peuple n'a pas élu un parlement mais une assemblée en vue d'élaborer une nouvelle constitution. La NLD ne peut donc pas prendre le pouvoir et Aung San Suu Kyi est maintenue en résidence surveillée. Se libérer de la peurBien que détenue, Suu Kyi écrit de nombreux articles ainsi que des livres sur la situation tragique de son pays, dont Letters from Burma et Freedom from fear. Elle invite son peuple à se libérer de la peur en affirmant que "ce n'est pas le pouvoir qui corrompt mais la peur, la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l'exercent et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime...". Le 14 octobre 1991, Aung San Suu Kyi reçoit le Prix Nobel de la Paix, qui consacre sa renommée internationale. Par la suite, elle recevra plus de 50 récompenses internationales. Le 10 juillet 1995, grâce à la pression internationale, Aung San Suu Kyi est enfin libérée. Elle décide de poursuivre ses voyages à travers le pays, malgré les menaces du régime. Elle poursuit son rôle de leader en formant avec 10 autres membres le Comité représentant le Parlement du Peuple, fidèle à la représentativité des élections de 1990. Peu à peu, elle devient la seule figure crédible pour les négociations et reçoit de nombreux diplomates des Etats-Unis ou de l'Union Européenne. Les pays occidentaux se rangent derrière la politique d'Aung San Suu Kyi : elle prône notamment le boycott des produits birmans et du tourisme. Grâce à ses appuis, elle est à nouveau libérée le 6 mai 2002. La situation en Birmanie n'en reste pas moins alarmante. Le 30 mai 2003, Aung San Suu Kyi, est cette fois-ci directement attaquée à Depayin, où plus de 300 militants sont arrêtés ou tués. Pour la première fois, elle est séquestrée à Insein puis transférée dans un endroit tenu secret. Aujourd'hui, elle est toujours maintenue en résidence surveillée à Rangoon et fêtait le 19 juin 2005 dernier ses 60 ans en prison. Domestication médiatiqueCes années d'assignation à résidence ont toujours ému la communauté internationale, qui manifeste régulièrement son soutien à Aung San Suu Kyi. Les médias jouent dès lors un rôle primordial, en ce qu'ils ont le pouvoir d'influencer l'opinion des individus en présentant une certaine représentation de "la Dame" et de son combat pour la démocratie. A ce titre, Lisa Brooten (1), dans son article "La féminisation de la démocratie assiégée : les médias, "la Dame" de Birmanie et la politique étrangère américaine" (2), propose une analyse intéressante sur le traitement genré de l'image d'Aung San Suu Kyi par de grands médias américains. Sa recherche s'appuie en particulier sur l'exploration depuis 1988 de trois magazines, Time, Newsweek et U.S. News & World Report. La chercheuse américaine observe par exemple la reprise récurrente par ces magazines de l'expression "la Dame". Cette référence à Aung San Suu Kyi, initialement utilisée en Birmanie pour parler d'elle sans craindre les réprimandes de l'armée, est progressivement devenue un outil médiatique servant à renforcer le contraste entre Suu Kyi et les militaires. Souvent décrite comme "mince", "frêle", "élégante", Aung San Suu Kyi semble en permanence jugée sur son apparence physique. Les références aux robes qu'elle porte ou à la fleur qu'il lui arrive d'avoir dans les cheveux sont également nombreuses. Cette insistance sur sa féminité permet de donner l'image d'une femme fragile et vulnérable face à un régime qui n'en apparaît que plus barbare. Son état de santé est par ailleurs souvent évoqué, en particulier depuis le massacre de Depayin du 30 mai 2003, renforçant ainsi sa prétendue fragilité. De même, les références à son âge sont courantes, ce qui n'est pas le cas pour les généraux ou les hommes de l'opposition. Comme pour la plupart des femmes engagées en politique, les commentateurs et journalistes renvoient d'abord Aung San Suu Kyi à une conception traditionnelle du rôle des femmes. En d'autres termes, elle est avant tout fille, mère et épouse. Ainsi le fait qu'elle soit la fille d'Aung San est sans cesse mis en avant. Les médias s'attardent en revanche très peu sur l'influence que sa mère Saw Khin Kyi a pu avoir sur elle : seule sa maladie en 1988 est évoquée. Or, on peut douter que sa mère, en tant que directrice de l'assistance sociale sous le gouvernement post-indépendance puis ambassadrice en Inde, ne fut pas un modèle influent. Suu Kyi reconnaît d'ailleurs elle-même combien sa mère l'a sensibilisé à l'importance d'une Birmanie unie. Par ailleurs, le fait qu'Aung San Suu Kyi ait fait le choix de vivre loin de son mari et de ses enfants est vu de facto comme un sacrifice énorme de sa part. Lisa Brooten observe également une tendance des médias à décrire Aung San Suu Kyi dans un environnement clos (une maison, une voiture…) -dans les périodes où elle n'était pas assignée à résidence- plutôt que dans le cadre de ses nombreux déplacements, des bains de foules et des meetings, ce qui la renvoie à la sphère privée, traditionnellement féminine. En domestiquant Aung San Suu Kyi, les médias concourent à renforcer l'image de "captive" du régime, cernée et traquée de toutes parts, constamment mise en difficultés et affaiblie par la junte militaire. Son combat lui-même est domestiqué puisque limité à la Birmanie : il lui est en effet très rarement donné l'occasion de s'exprimer sur des sujets de politique internationale. Parce que son nom y est associé en permanence, Aung San Suu Kyi personnifie la démocratie en Birmanie : une démocratie qui se trouve ainsi domestiquée, assiégée et donc dépendante de soutiens extérieurs. En définitive, cette représentation victimisante d'une Aung San Suu Kyi forcément vulnérable face à la junte, implique que sa détermination et son combat sont inefficaces. Dépolitisation d'une leaderAung San Suu Kyi n'apparaît pas, à travers les médias, comme une figure politique crédible, capable d'apporter un changement significatif en Birmanie. Peut-être devrait-elle déjà être considérée comme une figure politique, argumente Lisa Brooten. La chercheuse mentionne par exemple un article du Time magazine qui catégorise Suu Kyi dans la liste des 100 "héros et icône" de l'année 2004. A titre de comparaison, George Bush est lui classé dans la liste des "leaders et révolutionnaires". L'identité politique et le potentiel de leadership de Suu Kyi sont donc dépréciés au profit d'une image de femme captive, plus sensationnelle. Cette représentation médiatique tend d'ailleurs à simplifier les problématiques en jeux autour de la Birmanie, en ne focalisant l'attention que sur la libération de Suu Kyi. La chercheuse américaine observe par exemple la reprise récurrente par ces magazines de l'expression "la Dame". Cette référence à Aung San Suu Kyi, initialement utilisée en Birmanie pour parler d'elle sans craindre les réprimandes de l'armée, est progressivement devenue un outil médiatique servant à renforcer le contraste entre Suu Kyi et les militaires. Souvent décrite comme "mince", "frêle", "élégante", Aung San Suu Kyi semble en permanence jugée sur son apparence physique. Les références aux robes qu'elle porte ou à la fleur qu'il lui arrive d'avoir dans les cheveux sont également nombreuses. Cette insistance sur sa féminité permet de donner l'image d'une femme fragile et vulnérable face à un régime qui n'en apparaît que plus barbare. Son état de santé est par ailleurs souvent évoqué, en particulier depuis le massacre de Depayin du 30 mai 2003, renforçant ainsi sa prétendue fragilité. De même, les références à son âge sont courantes, ce qui n'est pas le cas pour les généraux ou les hommes de l'opposition. Lorsqu'elle est considérée comme un leader politique à part entière, explique Lisa Brooten, il est souvent fait référence à des hommes de la NLD sur lesquels elle s'appuierait beaucoup. Par ailleurs, son engagement pour la non-violence est souvent considéré comme normal dans la mesure où elle est une femme. Ou bien, lorsque la non-violence est envisagée sous un angle plus intellectuel, Suu Kyi est toujours associée à des hommes. Elle est "la version birmane de Nelson Mandela" (Newsweek, "Aung San Suu Kyi" 1995) ou listée parmi les "enfants de Gandhi" qui a "appris les leçons qu'il a enseigné" (Time, 1999). Lisa Brooten observe également que les activités de Suu Kyi sont souvent évoquées en même temps que la manière dont elles sont mises en échec par les généraux. Ainsi, lorsque ses déplacements dans le pays sont abordés, c'est pour décrire comment les généraux la persécutent et non pour expliquer les objectifs de ses voyages. En outre, tout le travail réalisé par Suu Kyi auprès des groupes rebelles des minorités ethniques pour construire une alliance multiethnique est souvent passé sous silence. En dépolitisant la leader du mouvement démocratique, ces médias suggèrent implicitement et explicitement que la situation en Birmanie nécessite une intervention extérieure, à commencer par celle, agressive, de l'administration américaine. Au final, la situation politique en Birmanie permet d'offrir "un scénario puissant dans lequel la démocratie américaine masculine, garante autoproclamée de l'ordre mondial, jouerait, sous le feu des médias, le rôle protecteur d'une démocratie birmane fragile et naissante", conclut Lisa Brooten. Sources:
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Sommaire InternationalEntre impératif familial et liberté sexuelle L’homosexualité en Chine Quelle émancipation pour les Sud-Coréennes? Où sont les filles asiatiques ? AUNG SAN SUU KYI Ou la démocratie "fragile " Le voile, le corps et la course Jamaican women in Reggae Sur le machisme au Mexique Assaida al Horra ou la quête d’autonomie des marocaines Football et amateurs de femmes je ne veux pas vous gâcher la fête mais… | ||||||
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