Titre: Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

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Reportage

L’autre prostitution

Vous êtes-vous déjà posés la question de savoir pourquoi, alors qu’elle existe bel et bien, la prostitution masculine est aussi peu médiatisée, aussi peu étudiée? Contrairement à la prostitution féminine qui fait régulièrement l’objet de reportages et qui semble être l’unique cible des lois récemment adoptées pour lutter contre la prostitution, son homologue masculine est totalement ignorée.

Par Boris Venon

En terrain inconnu

La prostitution masculine est-elle ignorée car on n’imagine pas spontanément des hommes utilisant leurs corps pour en tirer une source de revenus? Vivant dans des sociétés dominées par des institutions patriarcales où les femmes ont été longtemps déconsidérées (et le sont encore dans bien des domaines), l’idée des hommes pratiquant un ‘travail’ considéré comme associé à l’univers féminin a longtemps été mise de côté jusqu’à ce que les milieux scientifiques et juridiques commencent à s’en saisir pendant les années 50 et majoritairement aux Etats-Unis. Très peu de choses sont connues sur la prostitution masculine puisque les première études sur ce thème proviennent de la sociologie et sont majoritairement des études de cas commencées dans les années 1980. La prostitution masculine est un domaine d’étude très peu investi. A la fois parce que difficile à étudier de par sa nature clandestine, et aussi parce qu’il est déconsidéré, voire méprisé, par les institutions et les acteurs bien-pensants.

Une grande diversité

Contrairement aux idées reçues, les prostitués ne sont pas tous des homosexuels vendant leurs corps dans la rue pour des clients homosexuels également, ne trouvant pas d’autres moyens de combler leurs pulsions sexuelles jugées, par nature, condamnables. Il se trouve dans les rangs de la prostitution masculine une part importante de jeunes gens hétérosexuels qui y trouvent un moyen de survie ou bien une source de revenus importante. Le milieu de la prostitution apparaît comme très fragmenté, aussi bien en ce qui concerne les personnes mêmes qui y travaillent (milieu d’origine, âge, orientations sexuelles varient de façon très importante d’une personne à l’autre) mais aussi la perception de soi-même par rapport à la prostitution ou enfin la façon de se prostituer. Certains se prostituent dans la rue, d’autres dans les clubs, dans les bars, via des petites annonces par journaux, magazines ou bien enfin sur Internet. Cette très grande diversité des réalités de la prostitution masculine est un facteur à garder à l’esprit lorsque l’on tente de comprendre les enjeux qui gravitent autour de cet univers.

Une activité méprisée

Représente-elle un danger? Est-elle viscéralement dérangeante pour les acteurs dominants de nos sociétés démocratiques occidentales ? Pourquoi la prostitution masculine homosexuelle est aussi dérangeante pour la plupart d’entre nous, voire pour les prostitués eux-mêmes? Ce qui les empêche aussi de se constituer en organisations à même de défendre leurs intérêts.

La plupart des études effectuées auprès des ‘travailleurs du sexe’ montrent qu’ils sont entraînés à vendre leur corps dans la rue (ou ailleurs, dans des clubs ou bien sur Internet) suite à un rejet ou bien à un départ volontaire du milieu familial d’origine. La plupart du temps, l’excuse trouvée pour expliquer qu’un adolescent se prostitue est qu’il a été la victime d’un viol pendant son enfance (par un homosexuel caché souvent d’ailleurs…). Or, il ressort des études que, quand bien même cette explication est parfois valide, la plupart des prostitués se retrouvent dehors suite à un départ prématuré de leur environnement familial. C’est alors qu’ils se retrouvent seul et sans ressources qu’ils sont le plus vulnérables à la prostitution et que commence alors la spirale infernale. Le facteur dérangeant dans ce constat, et qui apparaît comme un des facteurs d’explication du mépris exprimé envers la prostitution masculine est que celle-ci est une preuve vivante de l’échec de la structure familiale moderne occidentale. En effet, comment considérer comme viable un modèle d’organisation qui laisse sur le bord du trottoir un nombre non négligeable de ses enfants? Or, par leur existence même, les prostitués interrogent la viabilité de la structure familiale. Cette interrogation est inenvisageable pour la plupart des gens: il apparaît donc capital de la camoufler, de renier son existence.

Une remise en cause de l’Institution amoureuse

Aussi bizarre que ceci puisse paraître, il s’agit de l’Amour. En effet la prostitution masculine apparaît être à l'opposé de ce que chacun d'entre nous s'est vu enseigné comme conception de l'Amour (à travers les médias, le cinéma, les histoires de princes et autres dulcinées): homosexuel, vénal, sexuel, sans aucun sentiment, etc. Dans ce sens, elle apparaît comme l'antithèse même de la notion dite victorienne de l'Amour, et menace celle-ci en faisant apparaître l'existence de modèles alternatifs de rapports intimes entre deux êtres humains. Par son existence même, la prostitution masculine attaque cet élément central des institutions hétéronormatives (c'est-à-dire l'ensemble des éléments culturels, sociaux, économiques, religieux et scientifiques qui assurent la domination hétérosexuelle dans l'échelle des sexualités) qu'est l'Amour.

L’élément le plus dérangeant concernant la prostitution masculine est sans doute le fait que les clients qui la nourrissent ne correspondent pas véritablement aux images que l’on s’en fait. En effet, loin d’être en majorité des homosexuels frustrés, les entretiens menés auprès des prostitués font ressortir le fait que les clients sont généralement des hommes qui se définissent comme hétérosexuels, mariés avec des enfants parfois, et jouissant d’une position sociale tout à fait correct, socialement parlant. Il est tout de même assez ironique de remarquer que ces mêmes personnes qui dominent la société en imposant leurs valeurs (c’est-à-dire les hommes, hétérosexuels et blancs) sont les premiers clients de la prostitution masculine. Dans ce cas précis, penchants sexuels et identités sexuelles ne correspondent pas. Ces personnes qui se pensent et se disent hétérosexuels se livrent cependant à des actes homosexuels clandestins et cachés. Attrait de l’interdit et du danger? Volonté d’échapper à une vie monotone et réglée? Il apparaît plutôt, et c’est peut-être aussi pour ça que la prostitution, masculine est aussi peu prise en charge comme sujet de société et politique, que la prostitution masculine questionne fortement la distinction entre homosexuels et hétérosexuels. Apparemment, de nombreuses personnes ne se sentent pas à l’aise avec ces deux identités puisqu’elles se livrent à des actes en contradiction avec leur identité sexuelle, et trouvent dans la clandestinité et la promiscuité sexuelle le moyen de soulager ce mal de vivre sexuel.

Tous ces problèmes soulevés par les travailleurs du sexe amènent incontestablement à leur rejet: ce n’est pas la première fois que l’on préfère se voiler la face plutôt que de se questionner fondamentalement sur l’organisation et les valeurs de nos sociétés. Mais il est indéniable que les prostitués ne méritent en rien les oppressions qu’ils subissent, et particulièrement de la part des pouvoirs publics. Si la prostitution est occasionnellement un choix, c’est la plupart du temps la seule solution qui apparaît valable à des jeunes sans ressources et devant trouver de quoi manger et vivre. Plutôt que de les rejeter aux confins des villes, dans des endroits encore plus dangereux que ceux où ils officient habituellement, les autorités publiques devraient se saisir du problème afin de proposer des solutions viables de sortie de ce système implacable qu’est la prostitution. Quitte à se remettre soi-même en cause auparavant...

Décembre 2005


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