Titre: Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

Jeux interactifsLogo Volte-Face
A la Une Société Economie International Culture Infos Pratiques Définitions Actions

Analyse

C’est pas un truc de BD!

La philosophe Judith Butler est la nouvelle porte parole des études en vogue à l'heure actuelle aux états-Unis, les "les gender stories". Remettant en cause les terminologies homme/femme et les préjugés sociaux qui lui sont liés, Butler insiste sur le processus de construction de soi lié à l'imagerie des genres, à cette production d'un paraître qui construit l'individu tout au long de sa vie. Pour illustrer de telles idées, nous allons ici présenter trois visions de cette "mécanique des genres" à travers trois.... bandes dessinées. Indicateur souvent pertinent des modes sociales, le neuvième art délivre aussi des critiques pertinentes sur ces évidences qui constituent notre quotidien. Embarquons donc dans ce tour du monde imagée de la réflexion sur les genres.

Par Sébastien Richard

La famille sans genre

Débutons notre propos par un manga, et une vision très orientale de notre question, avec le travail de Tsukasa Hôjô dans Family Compo. La vie n'est pas facile pour Masahiko Yanagiba (dit Giba): alors que son père vient de mourir il découvre l'existence d'une branche de sa famille, du côtè du frère de sa mére, Sora Wakanaé, et décide, poussé par la femme de celui-ci (Yukari) de venir s'installer avec eux. Sora et Yukari ont une fille, Shion, qui comme Masahiko est en pleine période adolescente. Voilà le point de départ , somme toute assez classique, du manga. Sauf que dans F.Compo (titre original du manga).. Masahiko va rapidement découvrir que son oncle est une femme et que sa tante est un homme !

Situation peu commune, qui plonge notre héros dans des affres de réflexion concernant Shion, qui apparaît d'une année sur l'autre fille ou garçon sur ces photos de classe ! Reconnaissons ici le génie de Tsukasa Hojo, auteur du cultissime City Hunter (Nicky Larson en français) : tout en gardant un coté burlesque prononcé (les personnages secondaires sont souvent truculents), il arrive à donner une image très juste de la famille et se son impact sur l'acceptation de sa sexualité. Ainsi, Masahiko, travesti en femme pour les besoins d'un film amateur de son université(et renommé Masaki), deviendra-t-il objet de désir pour la plupart des garçons de son campus, s'attirant même les faveurs d'un Yakusa en mal d'amour (qui lui donnera d'ailleurs une belle leçon quand Masahiko/ Masaki lui avouera son travestissement). Toutes ces situations sont présentées finement au travers du regard incrédule et naïf de Masahiko, et propose une interrogation originale sur le rôle que peut jouer le genre dans la construction de l'identité au sein de la famille.

A travers une savoureuse galerie de personnages secondaires (Kaoru, la fille d'un Yakusa qui souhaite devenir en tout point un garçon, de Susumu, un ancien assistant de Sora qui a tout quitté pour pouvoir partir aux Etats-Unis afin de subir une opération de changement de sexe), Hôjô traite avec délicatesse l'idée de transcendance des genres pour faire apparaître l'humanité de chaque protagoniste. Le clivage homme/femme, présent en filigrane durant tout le manga, apparaît comme une étape à dépasser pour chaque individu. Une réflexion sur le genre qui n'évite pas toujours les lourdeurs d'une approche compatissante, mais qui à l'énorme mérite de ne pas laisser vivre ses personnages, et de montrer qu'une famille, restreinte comme élargie, ne se construit pas sur les genres, mais sur les individus qui la composent.

Si Family Compo joue sur la nuance d'une situation de départ classique pour suivre la maturation sexuelle de Masahiko, le comics américain Y the last Man part d'un postulat original : il ne reste plus qu'un seul homme sur terre.

The last Man ou la loi des genres

Imaginez qu’un virus volatile d'origine inconnu tue tout les porteurs du Chromosome X sauf un : Yorrick, magicien un peu looser, qui se réveille un matin en étant le dernier homme sur terre. Précision importante, cet hécatombe touche également le reste des être vivants, dont le seul représentant masculin encore en vie est un singe appelé Esperluette qui est le compagnon de route de… Yorrick. Voilà donc les deux derniers êtres de sexe masculin confrontés aux convoitises diverses d’un monde uniquement peuplé de femmes. L’idée de départ, plutôt génial, est le fait de Brian K. Vaughan, auteur en vogue outre-atlantique, et qui s’est fait connaître grâce à ce titre. Servi par un dessin très réaliste de Pia Guerra, il tricote un programme d’enfer pour son héros qui résume lui-même la situation : "Vous savez, l’espace d’une seconde j’ai été assez con pour croire qu’être le dernier homme sur terre, c’était le pied". La réflexion sur le genre, partant de ce postulat de science-fiction, se décline ici sur plusieurs niveaux.

L’un d’entre eux conduit à choisir une voie radicale, sorte de dépassement malsain des genres, en revendiquant une explication divine de la catastrophe et de la nécessaire domination de la femme (Vaughan effectuant ici, c'est évident, un renversement de situation assez savoureux). La croyance en un clivage de genre homme/femme continue à s'exprimer pleinement, dans le passéisme ou dans l'extrémisme. Les deux personnages féminins qui accompagnent Yorrick, et certains autres plus secondaires que l'on croise lors de ses péripéties, reflètent une troisième position, signe d'une meilleure compréhension des conséquences de la catastrophe: 355, agent secret de choc travaillant pour la Culper Ring, et devant préserver l'intégrité physique de Yorrick pour que le docteur Mann, généticienne de renom qui les accompagne, puissent comprendre comment lui et son singe apprivoisé on pu échapper au fléau. Le trio de choc doit composer avec les Amazones, groupe d'extrémistes voulant anéantir la menace que constitue le dernier mâle (et dont la soeur de Yorrick fait partie) et les intérêts politiques des autres pays, durant la traversée d'une Amérique apocalyptique.

Le deuxième niveau de lecture du comics se situe dans cette nouvelle composition de la population mondiale, le genre masculin s'incarnant tout entier sur les épaules voûtées de Yorrick et d'Esperluette. Fidèle à sa petite amie (qui est quand même en Australie), Yorrick doit tenir son rôle sans se disperser, luttant contre un naturel plutôt dilettante. Il se refuse au départ à s'assimiler comme le dernier homme, cherchant désespérément une issue à sa condition (notamment par le suicide), mais au fur et à mesure du comics il prend conscience que ce n'est pas seulement son genre qu'il doit contribuer à préserver, mais l'humanité toute entière. Il n'est pas question ici d'une mise en avant du seul homme qui deviendrait tout d'un coup vital au reste féminin de la planète, mais plutôt de souligner la complémentarité et, finalement, la ressemblance entre les genres et la vacuité d'une telle classification. Yorrick apprend à assumer sa condition d'être humain en dépassant la condition masculine qui le tourmente dans les premiers volumes. Ce cheminement, voilà le point fort de la réflexion de Vaughan.

Dernière étape de notre tour d'horizon, le Journal de Fabrice Neaud, première véritable tentative de journal intime mis en image, où l'expérience du genre masculin tient une place centrale

Les genres pluriels

Dans les quatre tomes qui le constitue, le Journal relate la vie de Fabrice Neaud durant un peu plus de 4 ans (de février 1992 à septembre 1996). Emaillé de réflexions sur l'écriture, le dessin, et la société en général, la première chose qui interpelle le lecteur est la manière dont l'auteur a de parler de lui-même, sans fausse pudeur, se livrant dans des petites mise en scène de sa vie quotidienne, sans jouer à l'acteur. Homosexuel, sentimental introverti, Neaud cherche à la fois une stabilité affective et professionnelle (dans les premiers volumes, avant que le concept de Ego comme X, éditeur du Journal, se mette réellement en place, il enchaîne les commandes artistiques de manière irrégulière et peu lucrative). La finesse du dessin fait souvent écho à celle du personnage, et les trouvailles graphiques renvoient bien l'émotion de celui qui les dessine. Jamais l'auteur ne s'enferme dans les clichés concernant l'homosexualité, cherchant à montrer sans caricature ce qu'il recherche dans une relation. La réflexion sur le genre est à chercher en filigrane, dans ses portraits des caricatures ambulantes qui peuplent le seul bar homo de sa ville, ou dans ces digressions lors des promenades nocturnes dans le parc, lieu de rencontre forcé pour une sexualité encore jugé "en marge". Convaincre par l'expérience intime, c'est le tour de force que réalise Fabrice Neaud en balayant l'opposition des genres pour convoquer celle d'un individu qui s'attache à y échapper. Ne pas juger tout en faisant accepter, voilà qui pourrait résumer la philosophie de cette ouvrage.

On ne consacre finalement les genres que lorsqu'on évite d'en parler, lorsque le tabou masque le dialogue. Superposant l'image à la parole la bande dessinée prouve qu'elle peut être un média intelligent abordant de manière critique les positons sociales régies par l'évidence. Il vous reste à présent à découvrir par vous-même ces petites histoires intelligentes, et à prolonger ainsi le débat qu'elles contribuent souvent à lancer.

Février 2006


Retour haut de page

Sommaire Culture



La loi du genre
Une histoire culturelle du "3ème sexe"


C’est pas un truc de BD!

Pedro Almodovar n’est pas une femme comme les autres

Revolt she said!
Contacts Qui sommes nous ? Plan du site