Titre: Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

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Interview

Abus de licenciement féminin

Sylvianne travaillait depuis quinze ans dans une entreprise de développement de photos quand son patron lui a annoncé qu’il la licenciait pour ‘raisons économiques’. Après avoir consulté un syndicat, elle a décidé de porter plainte pour licenciement abusif. Elle revient sur cette douloureuse expérience.

Propos recueillis par Aurélie Plaçais

Sylvianne, pourrais-tu nous expliquer pourquoi tu as voulu intenter un procès à ton patron?

Sylvianne : Au bout de 15 ans j'ai été convoquée par mon patron pour m'annoncer qu'il me licenciait ainsi qu'une autre collègue pour des raisons économiques. J'ai été très surprise sachant que je n'étais pas la dernière arrivée dans la société, il y en avait une dizaine après moi. Le 'choc' a été terrible et je n'ai rien dit sur le coup. Ensuite, une autre collègue qui était plus âgée que moi, près de la retraite n'a pas accepté notre licenciement sachant qu'elle voulait partir en préretraite. Elle a proposé gentiment de partir à notre place pour que l'une de nous soit gardée. Nous avons refusé car nous n'étions pas intéressées par ce poste qui ne correspondait pas à notre formation. Mon patron en a tiré un bénéfice: il m'a mis ça sur la lettre de licenciement comme quoi je refusais ce poste là. Sachant que si elle était licenciée, elle était licenciée pour faute grave et ça je n'acceptais pas. Je suis très justice moi, je ne supporte pas l'injustice. Ce n’est pas humain de faire ça surtout que c’était une employée qui n’avait rien à se reprocher. Elle faisait ça vraiment pour nous rendre service.

Pourquoi alors à ton avis as-tu été licenciée?

Il existait une baisse des effectifs que je ne peux pas nier. Je suppose aussi que je devais poser problème parce que j'avais demandé à travailler à mi temps et ils n'ont pas voulu. Par contre ils m'ont demandé de travailler en 2/8 moi j'ai refusé. C'est peut-être ce qui pourrait expliquer mon licenciement: pour des questions de contrainte familiale je ne pouvais pas déplacer mes horaires. Et en analysant tout, il y avait certainement un peu de jalousie de la part de mon chef direct. Ça je ne l'ai analysé qu'après. Je connaissais très bien les machines sur lesquelles je travaillais et il ne le supportait pas. J'étais indépendante, l'indépendance ne plait pas, je pense que c'est une des raisons pour laquelle j'ai été choisie enfin ce ne sont que des suppositions. Et puis on considère que c’est moins grave pour une femme d’être licenciée que pour un homme. Mon patron, sa femme ne travaillait pas et il considérait que le rôle d’une femme est d’être avec les enfants au foyer. Moi j’étais indépendante et ça, ça ne plaisait pas. Une autre raison peut aussi avoir influencé leur choix : j’avais repris des études. J’avais gardé mon emploi, je travaillais donc à mi-temps pour passer le DAE, c’est l’équivalent du Bac. Je travaillais, je passais le DAE et j’avais mes trois enfants donc une vie de famille assez compliquée. Et j’ai été licenciée juste avant de passer le DAE donc je l’ai loupé. J’étais trop perturbée.

Quelle était ta place dans ton travail et était-il différent des autres?

La différence c’est que moi j’ai pris un congé parental de 6 ans parce que j’ai trois enfants et que j’ai pris deux congés parentaux à suivre. Je travaillait à 3/4 temps, j’avais mon mercredi de libre. Dans les postes que j’occupais j’étais polyvalente et je faisais tous les postes. Mais en fait, en ¾ temps, je faisais ce que les autres faisaient à plein temps, je récupérais tout le travail. Je ne remplaçais pas tout le monde mais une bonne partie. Dès qu’il y avait une surcharge de travail c’est moi qui la prenais. J’étais rattachée surtout à l’argentique mais je connaissais très bien le numérique aussi. Il n’y avait pas de soucis de ce coté là j’avais été formée grâce à une formation interne comme d’autres.

Aux Prud’hommes tu as gagné le procès mais la cours d’appel a cassé ce jugement, pourquoi?

Au départ quand j’ai été licenciée j’ai pris contact avec des syndicats, puisque tu as droit à avoir un témoin quand ils t’annoncent que tu es licencié. Je suis allée voir un représentant du syndicat de la chimie qui m’a dit de ne pas signer la lettre de licenciement et de voir quelqu’un pour me défendre parce que pour lui aussi il y avait matière à me défendre et c’était pas logique que je sois licenciée sans reclassement. Il m’a donc mis en contact avec un avocat.

Au premier jugement, la cour des prud’hommes a jugé que "société ne pouvait présumer du refus de la salariée d’accepter un poste éventuellement disponible au sein du groupe et elle n’a pas porté à la connaissance de sa salariée l’absence de possibilité de reclassement au sein du groupe".

Après, un jour avant la date butoir, la société pour laquelle je travaillais a fait appel et la cour d’appel lui a donné raison. D’après les syndicats, la cours de Rennes est pro patrons. Et la deuxième cause c’est que j’ai eu un avocat qui n’a pas pris l’affaire au sérieux. Ca a duré 2ans 3ans et entre temps il a eu des gros ennuis de santé et il n’était pas dedans.

Comment tu as vécu ce procès psychologiquement?

J’ai été très surprise car je n’ai eu aucune nouvelle ni aucun soutien de la part de mes anciens collègues. Or c’était pas seulement pour moi que je le faisais, mais pour eux aussi. Parce que en fin de compte, ce qui m’intéressait dans le fait de porter plainte, c’était pour la justice, je trouve qu’on ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment. La famille et mon mari m’ont soutenu énormément. Les amis sans plus.

Sinon je suis d’une nature anxieuse, donc je l’ai mal vécu. Tu ne comprends pas. Déjà le fait de gagner aux Prud’hommes ça d’accord, évidemment tu l’acceptes très bien, tu te dis enfin il y a une justice sur terre. Puis le fait qu’il y ait appel, tu ne comprends pas pourquoi l’entreprise a fait appel alors qu’il y a des lois et que logiquement tu étais dans ton droit d’après près la loi. Ca je l’ai très mal vécu. Evidemment quelques jours avant l’appel, je dormais mal. Puis ça a traîné en longueur parce que à chaque fois ils ont reporté le procès, classique.

Le fait que ça dure deux ans, qu’est-ce que ça a impliqué pour toi?

Tu ne peux pas faire le deuil de ton passé et construire une nouvelle vie parce que il y a toujours ça qui revient en avant. C’est pas le coté financier en plus, c’est le coté justice, oui c’est l’estime de soi. On est cassé, surtout après l’appel. Quand j’ai su qu’ils faisaient appel, c’est là que je me suis dit, ils m’ont cassé jusqu’au bout. Heureusement que j’avais d’autres projets à coté. J’ai repassé le DAE et je me suis dit du coup je vais pas m’arrêter à ça. J’ai fait une formation de deux ans à la fac après. Et j’ai réussi. Et je suis toujours à la recherche d’emploi.

Mais tu vois si j’avais à donner un conseil à quelqu’un qui se fait licencié, je ne saurais pas quoi lui dire. D’y aller pour demander justice, sachant que ça peut durer trois ans et que ça fait très mal, ou alors accepter et tirer une croix dessus pour refaire sa vie à coté. Tu te sens coupable aussi quand tu te fais licencier. Tu te demandes ce que tu as fait pour être licenciée. Si j’avais gagné, j’aurais été super contente et j’aurais dit oui les grosses entreprises n’ont pas toujours le dernier mot et tu peux gagner. Mais là j’en sais rien, ils ont eu le dernier mot, ils auront toujours le dernier mot, ils font ce qu’ils veulent quoi. Déjà en tant qu’employés ils faisaient ce qu’ils voulaient avec nous et là je me dit ça continue quoi. Je plein ceux qui sont restés en fin de compte puisque je me dit ils sont toujours sous l’emprise de peur d’être licenciés, ils peuvent rien refuser.


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Portrait

Portrait d’une femme licenciée

Les cheveux châtains courts, des mèches rousses et blondes qui rappellent ses yeux dorés. Des petites rides au coin des yeux qui se plissent selon que le regard soit dur et sérieux ou souriant et franc. Vêtue de jean et blouson marron Sylvianne P.-F. est à 41 ans une femme dynamique qui inspire confiance. Elle est une de ces êtres humains qui ont des principes moraux et qui croient en la justice. Enfin qui y croyait. Parce que depuis trois ans, coté justice, elle a donné.

Par Aurélie Plaçais

Une histoire banale de licenciement abusif qui tourne à l’injustice. Mais Sylvianne est aussi une femme de caractère qui ne se laisse pas faire. Alors, en même temps que son procès s’éternisait, elle s’est employée à se construire une nouvelle vie. Après quinze ans de travail salarié dans la même entreprise, elle est repartie à 0. Elle qui n’avait pas fait d’études supérieures, elle décide de passer son bac et enchaîne avec deux années de formation à l’université.

La volonté, elle n’en manque pas, le courage non plus. Et il en fallait pour mener de front ses études, son rôle de mère: pour elle l’éducation de ses trois enfants âgés de 4, 7 et 11 ans est une priorité. Sans oublier le choc psychologique lié au bouleversement de la routine quotidienne stable et si rassurante.

Comme elle l’avoue elle-même, derrière tant de détermination se cache aussi une nature anxieuse. Elle échoue au premier examen juste après l’annonce du licenciement, passe quelques nuits blanches les veilles de jugements et s’effondre quand elle apprend un jour avant la date limite que l’entreprise fait appel de la décision de la Cour des Prud’hommes qui lui avait donné raison.

Surtout, elle ressort ‘cassée’ de cette expérience. Elle avoue avoir perdu beaucoup de confiance en elle. Parfois le doute s’immisce et son regard se terni. A-t-elle bien fait d’intenter un procès pour en arriver là? Et d’ajouter profondément déçue: "je ne sais même pas si je pourrai refaire confiance à la justice."

Elle insiste aussi sur le soutien de son mari pendant cette période difficile, mais en tant que femme indépendante elle a dû regagner l’estime de soi et de celle ses proches. Elle a crée et est maintenant présidente d’une association sportive de badminton et ironise sur son titre, pour ses enfants, avoir une maman présidente, ça représente quelque chose! Le salaire de son mari est suffisant pour faire vivre toute la petite famille, mais Sylvianne travaille dans les cantines scolaires le midi pour ne pas être complètement financièrement dépendante de celui-ci.

Elle est toujours à la recherche d’un emploi mais interprète comme un signe positif le contrat d’une journée d’animation sportive par semaine qu’elle a réussi à obtenir dernièrement."Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà ça" conclue-t-elle.

En fin de compte, il faudrait faire une croix sur le passé et penser à l’avenir mais elle avoue ne pas vraiment y arriver " je croyais que c’était enfoui au fond de moi, mais ça fait toujours aussi mal." Le sentiment d’injustice est là, toujours présent et révoltant. Il faudra vivre avec.

Février 2006


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