Titre: Magazine de remise en cause des stéréotypes sexuels

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Opinion

Qu’avez vous fait des violences sexuelles?

Dans l’univers bien-pensant des grands médias, Elisabeth Badinter et Marcela Iacub ont le vent en poupe et surfent allègrement sur les préjugés anti-féministes. Ainsi, au sujet des violences sexuelles, elles remettent en cause l’idée de violences spécifiques envers les femmes, accusant l’ensemble des féministes de victimiser les femmes et de desservir la " cause ". Si certains de leurs arguments demeurent intéressants, il est en tout cas certain que ces deux " intellectuelles ", du haut de leur tour d’ivoire, sont loin, très loin du quotidien des femmes victimes de violences masculines.

Sarah Astier

Dans son ouvrage, Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle?, paru en 2002 [1], la juriste et chercheuse au CNRS, Marcela Iacub, avait donné le ton: "féminisme français s’est compromis, perdu. Il ne rend plus service aux femmes. Au contraire, il les victimise et les enferme dans leurs spécificités." Puis ce fut Elisabeth Badinter qui accusa en bloc "féminisme français" (ignorant ainsi combien il est pluriel et varié) de faire "route" [2]. Il faudrait ensuite lister tous les articles élogieux parus dans les médias dominants qui ont suivi la parution de ces ouvrages. Enfin des femmes qui osent dénoncer "’ordre moral féministe" (sic)! disait-on.

Une fois de plus les féministes étaient présentées comme une horde d’irresponsables prêtes à tout pour déverser leur haine sur le premier homme venu. Un accueil médiatique aussi chaleureux de ces ouvrages ne serait pas suspect si les féministes avaient un peu plus la parole dans les colonnes des journaux et si le sexisme n’était pas monnaie courante dans les rédactions de la presse française [3]. Marcela Iacub, elle, a eu tout le loisir de s’exprimer dans les colonnes de Libération entre l’été 2003 et le printemps 2005: elle a publié ses écrits dans un recueil intitulé Bêtes et victimes [4].

A travers ces articles, la juriste interroge notamment le terme de "psychologique", qui pourrait conduire à de sérieuses dérives juridiques, puisqu’il s’agit d’un type de violence très subjectif. Mais à partir de ce constat intéressant, Marcela Iacub choisit de dédramatiser ces violences, notamment au sein des couples (hétérosexuels), considérant que les femmes n’ont qu’à quitter le domicile conjugal. C’est oublier tous les mécanismes de dépendance et d’emprise, au coeur du harcèlement moral, qui touchent autant les hommes que les femmes [5].

De la même manière, concernant les remarques sexistes au travail, elle estime que les femmes n’ont qu’à avoir un peu de répartie: notre juriste si perspicace devrait passer une journée au local de l’Association féministe contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) et suggérer ses bonnes idées aux victimes qui appellent, désespérées de ne plus savoir que faire face aux remarques à connotation sexuelles/sexistes: "t’as mis un string aujourd’hui?", "j’ai envie de toi", "tu me fais bander", "tu ne le sais pas encore mais toi aussi tu en as envie", "tu sauras ce qu’est un homme, un vrai"... On est loin du jeu de séduction. Ces propos déstabilisants et blessants peuvent constituer une menace sérieuse d’agression physique.

S’agissant des agressions sexuelles ou des viols, Elisabeth Badinter explique que les féministes, dans leur logique victimiste, ont oublié qu'un "non peut vouloir dire oui": les féministes s'en moquent effectivement puisqu'elles s'attachent à défendre les femmes qui ne sont pas consentantes! Et combien de "qui veulent dire non"? Certain-e-s psychologues qui se retrouvent devant des femmes victimes de viol ont tendance à leur expliquer qu'inconsciemment elles étaient peut-être consentantes! Badinter s'inscrit dans cette logique! Elles ne s'en sont pas rendues compte mais en fait elles étaient d'accord!

Avec une telle vision des femmes, on a du mal à croire Elisabeth Badinter quand elle déclare que les féministes infantilisent les femmes en les victimisant! L’association Les Chiennes de Garde s’en défend d’ailleurs: "Être reconnue en tant que victime, ce n’est pas quémander de la commisération, mais demander à être crue. Être une victime n’empêche pas d’être dans une position active et combattante, c’est tellement vrai que la regrettée Samira Bellil [6] a justement dû se battre pour qu’on accepte enfin de la reconnaître comme victime."

Cela n’empêche pas Mesdames Badinter et Iacub de craindre une sur pénalisation des agresseurs quand aujourd’hui seulement 17% des plaintes pour viols aboutissent à une condamnation pénale. Si les violeurs sont nombreux en prison, c’est uniquement parce que plus de 50 000 viols sont commis chaque année (ENVEFF, 2000) [7].

Enfin, Marcela Iacub suggère de supprimer le critère sexuel pour qualifier une agression, en expliquant que ce qui est sexuel pour une personne ne l’est pas nécessairement pour une autre. Cette logique est étrange dans la mesure où l’on peut raisonner pareillement en ce qui concerne les agressions: qu’est ce qui est considéré comme une agression violente et qu’est ce qui ne l’est pas? Combien faut-il de litres de sang?

En invoquant sans cesse la liberté individuelle, ces deux femmes nient l’existence d’un système de domination masculine encore à l’oeuvre dans notre société. En désertant les milieux féministes et les associations qui aident les femmes victimes de violences masculines, ces dames n’apparaissent guère légitimes à leur déverser de telles critiques et, finalement, un tel mépris.


[1] Qu'avez vous fait de la libération sexuelle? Marcela IACUB, Flammarion, 2002.
[2] Fausse route, Elisabeth BADINTER,Odile Jacob, 2003.
[3] Dites le avec des femmes: le sexisme ordinaire dans les médias, par Virginie Barré, Sylvie Debras, Natacha Henry, Monique Trancart. CFD éditeur 1999.
[4] Bêtes et victimes, et autres chroniques de Libération, Marcela IACUB, STOCK Les essais, mai 2005.
[5] Femmes sous emprise: les ressorts de la violence dans le couple, Marie-France HIRIGOYEN, Oh Editions, avril 2005. Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Marie-France HIRIGOYEN, Syros, 1998; Malaise dans le travail, harcèlement moral, démêler le vrai du faux, Marie-France HIRIGOYEN, Syros, 2001
[6] Dans l’enfer des tournantes, Samira BELLIL, éd. Denoël, 2002.
[7] Première enquête sur les violences faites aux femmes en France: l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF).

Novembre 2006


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